DES NOUVELLES DE MEDELLIN
Je passe mon temps à me cogner, car tout est pensé pour des Schtroumpfs : la douche, les escaliers… Pour prouver que j’ai passé du temps ici, il me suffira de montrer les bleus que j'ai accumulés...
Retour sur ma livraison précédente : Numa me demande « ce que c’est un colson ». Oups, je crois que Numa vient d’identifier un belgicisme dont je n’avais pas conscience. Disons un collier de serrage en plastique (aussi appelé serre-câble ou rilsan). Au départ, c’est une marque. Et c’est devenu un nom commun chez nous. Pardon.
Didier m’écrit : « Je ne t’envie pas car je me sentirais sûrement trop mal à l’aise là-bas. Mais toi visiblement tu es comme un poisson dans l’eau !! » Je me souviens de Michel qui m’avait écrit, après un texte similaire sur l’Inde, que jamais il n’y mettrait les pieds et que mon texte n’avait fait que renforcer sa détermination ! Et vous, est-ce que vous avez envie de découvrir le monde selon Thierry ?

Andreina est surprise car je bois une bière en mangeant. Ici, on boit un jus de fruit pendant le repas. Puis de l’alcool si on veut. « Tu es comme dans les films, dit-elle : les acteurs boivent de l’alcool en mangeant. » Hugo, mon fixeur, en remet une couche : « Andreina a raison. Par contre, ici, quand on boit, on boit ! »
Ici on ne rigole pas avec l’hygiène et la propreté. Les hommes vont se faire manucurer et mettent du vernis à ongles transparent. Avoir des tennis immaculés est un must, on les frotte furieusement à la brosse à dents. Ils lavent même leurs lacets. Les Colombiens ne mettent jamais les mêmes vêtements deux fois de suite. C’est pas comme moi, qui me balade avec royalement trois t-shirts troués. « J’ai une solution pour toi, Thierry : rachète-toi des t-shirts, glisse sournoisement mon fixeur. Et fais honneur aux gens qui t’accueillent ! »

J’ai donc vécu une période d’élections législatives. Avec comme principal impact sur la population l’imposition de la ley seca, la loi sèche. Entre la veille et le lendemain de l’élection, il était en effet interdit de vendre de l’alcool dans les magasins, dans les bars et restaurants. Toutes les discothèques étaient fermées. Ce qui ne m’a pas empêché d’acheter deux binouzes en douce au magasin du coin pour les siroter bien à l’aise sur ma terrasse.

La campagne, très visible, regorgeait de signes forts : un candidat de droite montant le poing (ou l’index tendu pour tout bien nous expliquer), une candidate écolo avec un chienchien dans les bras… Et comme la religion n’est jamais très loin ici, j’ai même trouvé une publicité électorale qui incite à voter pour ceux qui prient pour vous. Bref, tous les coups sont permis, y compris organiser des fêtes juste avant l’élection ou distribuer des parapluies avec le nom du candidat. Le mot de la fin est pour Hugo Poliart : « la Colombie est en train de devenir une démocratie parlementaire à l’européenne. Tout le monde peut désormais s’exprimer. Pendant des dizaines d’années, faute de dialogue, on a eu la guerre ici. Et donc, même si on peut ne pas être d’accord avec les idées des uns ou des autres, mieux vaut mille fois la politique que la guerre ! »

Gustavo Petro est le président (de gauche) des Colombiens pendant encore quelques mois. De manière générale, il n’est pas très aimé ici à Medellin. Dernière polémique en date le concernant : il a participé (à droite sur la photo) au tournage d’un film consacré à l’Amiral Padilla, héros de la guerre d’indépendance. Le film a été financé par des fonds publics et ça fait grincer des dents en ces temps de crise économique.
Le métro de Medellin est impeccable. Le premier tag en huit ans a récemment fait son apparition. Résultat : hop, un article dans le journal.
Incontournable dans les conversations avec les Colombiens : le sujet des strates. « Ton quartier, c’est strate 4 ou 5 ? » « Roooh, l’autre jour, je suis passé dans une strate 2, dis donc. » Le système des six strates (estratos) en Colombie est une classification socio-économique des logements (de 1 à 6) basée sur la localisation géographique et la qualité de l’habitat. Les strates 1-3 (faibles revenus) bénéficient de tarifs subventionnés par les strates 5-6 (hauts revenus), le niveau 4 étant neutre, pour redistribuer le coût des services publics. Au départ conçu pour la justice sociale, ce système est critiqué car il peut enraciner une forme de “castes” modernes où l’adresse limite les opportunités. Angela, multidiplômée, s’est fait remballer plein de fois d’un boulot quand elle expliquait qu’elle vivait à Moravia, un barrio auto-construido (estrato 2).

J’ai donc passé quelques heures à me perdre dans Moravia avec Angela. C’est une comuna, l’équivalent local des favelas au Brésil. Donc un terrain occupé de manière passablement anarchique et illégal par une population démunie. Une maison met généralement une semaine à être construite. Et peut s’écrouler plus vite encore, car tout le quartier est construit sur l’ancienne déchetterie de la ville. J’y ai trouvé une résilience hors normes, une foule de projets sociaux, écologiques ou d’émancipation et un dynamisme qui m’a tiré vers le haut.
Les Colombiens ont été élus meilleurs entrepreneurs du monde par un récent sondage. Et parmi eux, les paisas (habitants de la région) arrivent en tête. Il n’est pas rare de voir ici un gamin de 17 ans qui a déjà deux boutiques en ligne. L’esprit d’entreprise est très poussé ici et s’accompagne d’une méfiance envers le service public. Ce qui explique que la droite soit aussi vivace ici à Medellin. Proverbe local lié au commerce : el que tiene tienda, que la atienda ! Si tu as une boutique, il faut que tu sois au comptoir ! (par extension : si tu as un couple, occupe-t-en aussi)
À côté de moi dans le métro, une dame écoute de la musique super fort sur son téléphone. Je suis à deux doigts de m’en emparer et de le jeter par la fenêtre. Bien entendu, je n’en fais rien puisque je suis une poule mouillée / ça n’a l’air de gêner personne/ je ne suis pas chez moi. Hugo pondère : « même si les Colombiens ont un seuil de résistance élevé au boucan, cette dame n’aurait pas dû faire ça. On trouve un peu partout sur le réseau des extraits de la cultura metro, qui recommande un minimum d’éducation de la part des usagers. »

Je me suis quand même amusé à vérifier si Medellin (et la Colombie en général) était classé dans les villes les plus bruyantes. Que nenni : Dhaka (Bangladesh) coiffe tout le monde avec 119 db, suivie de plein de villes indiennes et pakistanaises dont vous n’avez jamais entendu parler. Un peu plus loin dans la liste, on trouve Bangkok (99 db) et New York (95 db). Medellin est très loin derrière avec 60 db. Autant dire aussi bruyant qu’un village fantôme en Suisse alémanique.

Je suis allé au foot avec Gilberto qui n’était plus allé au stade depuis un match où jouait... Pelé ! Ce qui nous ramène il y a environ 300 ans. Le match, comptant pour la Copa Libertadores, était un véritable cours accéléré d’insultes hurlées par des gars avec une vareuse aux couleurs du club qui recevait (Independiente Medellin). Liste des insultes sur demande.
Bon. Ecoutez-moi bien. Ça fait trois fois que je passe du temps ici à Medellin. Je m’y sens tellement bien que je proclame officiellement que Medellin rejoint ma liste très exclusive des villes dans lesquelles IL FAIT BON VIVRE. Cette liste, qui passe ainsi de 7 à 8, est basée sur mes dernières années de voyage. Pour y figurer, il faut qu’une ville m’ait au moins accueilli durant un mois et que j’y trouve suffisamment d’arguments pour avoir envie d’y passer un long moment.
Voici donc cette liste remise à jour : BERLIN, MADRID, LISBONNE, CHICAGO, MEXICO, BUENOS AIRES, RIO DE JANEIRO … et dorénavant MEDELLIN !




t'as oublié Nîmes dans ta liste, min fieu!
Toujours aussi fun de te suivre à distance Thierry!